Je ne comprends rien à la mode

M, le magazine du Monde, consacre son dernier numéro à la mode. Ou devrais-je plutôt écrire la Mode, majuscule inaccessible comme des talons Louboutin. Ils font souffrir toutes les femmes, mais il n’est pas envisageable – pour celles qui ont les moyens de se les offrir – de lever le pied sur leurs semelles rouges.

La revue est plus épaisse cette semaine. Les nombreuses marques de la Mode s’affichent au fil des moues boudeuses de leurs égéries sur papier glacé. Poses improbables, vêtements que peu ont les moyens de s’offrir.

J’arrive à la chronique de Guillemette Faure. Je pousse chaque semaine la porte de ces Entre soi – c’est le titre de sa chronique- si éloignés de mon quotidien. Sans amertume ni méchanceté, elle met des mots simples sur les petites hypocrisies ordinaires et les bassesses humaines. Du mépris insidieux au dédain assumé de ces initiés qui donnent naissance aux mythes, retirés derrières des portes fermées au commun des mortels.

Ses textes sont toujours rafraîchissants. Sous un voile de légèreté, ils révèlent notre monde. La simple description des ambiances, des attitudes et les paroles attrapées à la volée se passent de commentaire. A la manière de Strip Tease cette émission de documentaires sans filtre et sans voix off qui mettait la société à nue. Mais avec Guillemette, nous entrons dans les cercles de ceux qui font le monde. Ou qui en ont la prétention.

Cette semaine donc, inauguration de l’exposition Louboutin. Une armée de semelles rouge vif montées sur leurs estocs urbains. Car le talon aiguille ne supporte pas la boue des chemins de campagnes. Il est parfait au contraire sur les pavés luxueux d’une place Vendôme aux vitrines impeccables et aux prix célestes, quand l’herbe la plus proche est parfaitement disciplinée dans des carrés au cordeau derrière les grilles du jardin des Tuileries. Mais je m’égare dans la ville, ses futaies fossilisées de hauts talons, ses forêts urbaines utopiques et les rêves de jungle des citadins. Faunes modernes qui plantent des composteurs sur leurs balcons et oublient d’arroser le ficus.

Aucune femme ne peut passer trois heures sur des Louboutin sans un arrêt au stand – les toilettes. Les invitées prestigieuses se perchent sur leurs tiges vertigineuses en sortant du taxi qui les dépose devant l’évènement. La Louboutin est faite pour être vue, marquer la hauteur de son statut social. Les soirées d’inauguration aussi ont leurs échelles. Première partie, les VIP (Very Important People), deuxième parte les RVIP (Really Very Important People). Il s’agit d’en être, de montrer sa proximité avec le chausseur éponyme, d’être au bon moment sur la photo.

Peu importe si l’on s’empresse ensuite de troquer ses chaussures hors de prix pour des Crocs. Des Crocs ? Mais quelle horreur ! Ces objets informes transforment en palmipède n’importe quel humain qui les chausse mais c’est diaboliquement confortable. Impossible d’imaginer l’éthérée Arielle Dombasle, RVIP Louboutin, les panards déployés dans des Crocs. Mais la mode, à l’instar de la société, se veut disruptive. Un mot à la mode justement.

Alors cassons les codes ! Et tournons quelques pages. Dans PARIS. Une dureté affligée suinte de jeunes femmes rembrunies. La vie vaut-elle d’être vécue ? Elle sont figées dans d’étranges tenues à l’opposé de tout onirisme, perdues dans un chaos urbain écœurant et étouffant. Gueule ouverte d’un capot de voiture prête à gober la brune nubile qui l’ignore avec morgue. Engins de chantiers, bêtes monstrueuses qui engloutissent le décor. Chaussées défoncées. Parfois un arbre se dresse, nu, érection végétale enlacée par des mannequins à la mine renfrognée, jambes écartées. Sur un autre cliché, elle est coiffée d’un bonnet vert criard signé Paris, assorti au sac à main et à la benne à ordure en arrière-plan. Paris, ville poubelle ? Ou de la mode poubelle ?

Aux pieds, Louboutin sur chaussettes ou Crocs. « Chaussures en Croslite, CROCS » indique sobrement la description. A quand donc la soirée privée Crocs, avec une Arielle Dombasle palmipède se trémoussant sur la danse des canards ? Décidément je ne comprends rien à la mode, ni au « style brut, direct et ironique » du photographe Juergen Teller, l’auteur de cette série de photographies. Je reste aussi hermétique qu’une huître.

Heureusement, bonne nouvelle pour les mollusques bivalves comme moi, « les habitudes changent ». Sophie Abriat nous explique qu’il est désormais tendance d’être écoresponsable. Porter plusieurs fois la même tenue – un fashion faux-pas impardonnable il y a encore quelques mois – est désormais recommandé. Joachim Phoenix a ainsi porté le même costume à toutes les remises de prix cette année. Il en a reçu trois. Tonnerre d’applaudissement pour sa performance et son smoking écolo. La presse s’enthousiasme. Sophie parle de « révolution copernicienne ». Rien de moins. Copernic, c’est quand même celui qui a prouvé que la Terre tourne autour du Soleil, à une époque où le monde entier était persuadé que l’univers s’articulait autour de la Terre. De la à en conclure que la planète Mode arrêterait de se regarder le nombril ? Finalement, avec cette nouvelle révolution copernicienne, Kyan Khojandi, ce looser magnifique de la mini-série Bref, serait-il le nouvel influenceur vedette de la Mode avec son costume mariages-enterrements-entretiens d’embauche ?

Le textile est l’industrie la plus polluante sur terre. Tout effort est donc louable, surtout s’il entraîne dans son sillage les fashionistas prêts à suivre leurs idoles. Mais les Crocs ! Des chaussures sans forme, en plastique. Matière dont il nous faut impérativement réduire l’utilisation. Ni mode, ni écolo donc. Mais je ne comprends rien à la mode.

Pour une mère au foyer comme moi, budget moyen, kilos en trop, les tenues des défilés sont inaccessibles et importables. Or, là, elles ne me font même pas rêver…

Peut-être devrais-je regarder l’œuvre du photographe pour son aspect artistique ? Mais pour l’humour et l’ironie, je préfère alors Erwin Wurm et ses concombres sur escarpins. Ce n’est pas que je comprenne beaucoup mieux l’art que la mode, mais il génère en moi beaucoup plus d’émotion, d’envie et de réflexion.

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